Episode précédent : Mon stage chez les para, partie 5

Trois heures plus tard, le sergent, calmé, vint nous réveiller.

Enfin, pour nous réveiller, il aurait fallu que l’on ait dormi.

Dans les couloirs, pour aller prendre ma douche, puis pour sortir cirer mes ABL, je ne croisai que des zombies, personne de vivant.

À la cantine, je n’ai rien su avaler, exception faite des tasses de café que j’allais directement chercher par deux.

Un silence de mort régnait dans le local. De temps en temps, un cliquetis de fourchette sur un bord d’assiette, rien de plus.

Au petit matin, les deux plaisantins de la veille avaient été identifiés. Même si la loi du silence avait régné la veille au soir, leurs camarades de chambrée leur avaient fait passer l’envie de rigoler une fois retournés dans leurs chambres. Identifiés par des cocards, les deux gugusses avaient été renvoyés chez eux, sans autre forme de procès.

Dehors, il faisait encore noir. On nous a rassemblés en peloton sur le paradground, puis nous sommes partis, au pas, vers le hangar de stockage.

Une fois arrivés, nous sommes restés là, fixe, les yeux enfoncés dans la nuque de la personne en face de nous, à attendre. Derrière nous, le local où étaient stockés les parachutes, et sur la gauche une immense bâtisse de trente mètres de haut.

Soudain, les lourdes portes se sont ouvertes, laissant s’échapper un halo de lumière, tamisé par la buée qui ressortait. Petit à petit, la vapeur se dissipait et laissait entrevoir le ballon.

Tous, debout, le casque sous le bras droit, et la tête légèrement tournée vers la gauche, pour _zieuter _ce qu’il se passait.

Armageddon.

La fin du monde.

La fin de notre monde.

C’est dingue comme l’être humain réagit dans des circonstances de stress exceptionnelles. Un peu comme si tout d’un coup, la lucidité avait pris place dans l’entièreté de ma boîte crânienne, plus rien ne semblait avoir vraiment de l’importance. De toute façon, j’allais crever, donc pourquoi s’emmerder avec des détails? J’allais me balancer dans le vide, à 330 mètres d’altitude exactement, j’avais toutes les chances d’y passer.

Mon parachute pourrait craquer.

Ou se brûler sur la corde de la nasselle.

Mon réserve pourrait ne jamais s’ouvrir.

Je pourrais m’écraser comme une merde.

“L’anus à la place des cervicales”, comme l’avait joliment imagé mon dispatch lors d’un cours.

Au moins c’est recta, pas de place pour le doute. T’es mort et bien mort.

J’imagine bien le bruit, tiens. Un mélange entre l’orange explosée par un coup de poing et un bruit de douleur sourde.

Blouf, sprouitch.

Fini.

Visiblement, mes dernières élucubrations cérébrales n’avaient ému personne, puisque le ballon continuait de sortir de son hangar, lentement.

“Bordel, mais qu’est-ce que je fou là.”

Zieutage circulaire.

“Moi et ma putain de grande gueule.”

Le ballon sur son camion. Les casques sous les bras. Les yeux fixes.

“Tiens, mon voisin de devant s’est mal rasé la nuque… travail supplémentaire pour les pompes funèbres.”

Le ballon s’en va. Un soulagement? Non! On le suit.

– Gauche… Gauche… Gauche-droite, un, deux, deux, deux… Gauche-droite, un, deux!

Je ne sais pas si vous savez, mais un parachute, ça pèse lourd! Bordel! 13 kilos derrière, 7 kilos devant, un casque qui pèse une demi-tonne à lui tout seul, le froid glacial d’un matin de printemps, et une nuit blanche dans les dents.

Le soleil n’était pas encore levé. Au milieu d’un champ, au milieu d’un camp militaire, au milieu d’un pays divisé par les langues, au milieu d’une Europe qui n’était pas encore à 25, au milieu d’un monde qui avait déjà pleuré bien des morts, 58 jeunes, 20 filles, 38 garçons, sans distinction de race, de religion, ou de conviction politique… allaient crever…

Suite et fin au prochain épisode…

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